Durant l’hiver 1989, le système communiste s’est effondré. La chute du Mur de Berlin avait été décisive et chaque jour l’actualité faisait état des libertés conquises sur le totalitarisme soviétique.
Pour les libéraux ce fut un moment essentiel confirmant les valeurs de la démocratie libérale. Le PRL participait, bien entendu, lui aussi pleinement à cet enthousiasme et aux différents combats politiques en faveur de l’autonomie des pays baltes, de la réunification de l’Allemagne au cœur de l’Europe, ou de la démocratisation des pays de l’ancien Pacte de Varsovie...
La direction du PRL, à l’époque, était bicéphale. Les compétences étaient réparties entre le président Antoine Duquesne et le vice-président Daniel Ducarme. Si la ligne de partage était dans l’ensemble assez claire, calquée sur l’évolution fédéraliste de l’Etat belge (pour Duquesne, les politiques fédérales, pour Ducarme les politiques fédérées), tout ce qui était de dimension internationale avait fait l’objet d’un partage : l’Europe relevait des compétences de Daniel Ducarme. Vu l’actualité, force est de reconnaître que la vision que celui-ci avait de l’Europe était semblable à celle de Charles de Gaulle, c’est-à-dire une Europe s’étendant de l’océan atlantique à l’Oural ! Autrement dit, les événements russes relevaient de ses compétences !
Aussi un jour me chargea-t-il – j’étais son chef de cabinet – d’organiser un entretien entre lui et l’ambassadeur de l’Union soviétique à Bruxelles. Ce ne fut pas facile à obtenir car l’ambassadeur estimait que son seul interlocuteur pour le PRL était le président Duquesne. Mais soit, mon sens roublard (rien à voir avec les roubles) de la dialectique, ainsi que l’effondrement géostratégique de Moscou, aboutirent à une rencontre, un matin très tôt, à la résidence de l’ambassadeur, avenue de Fré à Uccle.
Or, vous devez savoir que depuis pour ainsi dire toujours, chaque matin je bois un bol de café avec une ou deux tartines avec de la confiture de myrtilles ! C’est là que les choses deviennent intéressantes, ce matin-là, pressé, craignant d’arriver en retard, je partis sans mon café ni ma confiture. C’est le ventre creux que je rejoignis Daniel et que nous franchirent la porte blindée de l’ambassade. Son excellence nous attendait, flanqué d’un garde du corps et d’une femme comme il n’en existe que dans les films sur le KGB !
On nous introduit dans un salon et la femme, que nous appellerons « du KGB », nous demande ce que nous voulons boire. Tout le monde prend du café… sauf moi qui, pour une raison à jamais mystérieuse, demande un verre d’eau gazeuse ! Il est huit heures du matin et je n’ai rien mangé.
Daniel entame alors une série de questions sur l’état réel de la situation à Moscou, les risques pour la sécurité européenne… Et puis, venu du sofa où je tente de disparaître en dissimulant mon ventre derrière des coussins, un bruit de tuyauterie à la fois tonitruant et étrange, interrompt les questions et les réponses. A l’intérieur de moi-même tous mes boyaux se tendent et se détendent avec des hululements terribles. L’eau gazeuse, la faim, le stress, tout se mêle en bruits multiples et, à chaque fois que cela s’arrête Daniel reprend la question interrompue pour, aussitôt, devoir s’arrêter à nouveau en me regardant avec des yeux de plus en plus incrédules, interrogateurs et perdus. L’ambassadeur ne sait plus quoi me proposer : jus d’oranges, eau, café, thé… Et moi je ne sais plus quoi refuser. La femme qui m’avait servi l’eau gazeuse était tordue de rire, quant au garde du corps il essayait en vain de se retenir en faisant semblant de regarder par la fenêtre : mais je le voyais s’essuyer les yeux avec le rideau !
Daniel se leva dignement, salua l’ambassadeur et nous partîmes.
Le retour dans la voiture, vous vous en doutez, fut terrible. Daniel, hébété, répétait : « L’Union soviétique s’effondre, et ton ventre… je n’ai jamais entendu un ventre faire un bruit pareil…». Et moi, hagard : « Tous les matins, je bois du café et je mange des tartines… ».
Richard Miller |