
M. le Ministre-président,
Le débat sur l’identité wallonne constitue, en termes journalistiques un « marronnier », c’est-à-dire un sujet qui réapparaît régulièrement : ses racines sont bien plantées dans le sol du paysage politique, et lorsqu’il n’y a pas d’autre sujet, ou plus probablement pour ce qui vous concerne, lorsque l’on cherche un arbre pour cacher la forêt, un bon marronnier c’est toujours ce qu’il y a de plus sûr.
Mes collègues, Serge Kubla et Willy Borsus, ont déjà eu l’occasion de dire combien à nos yeux votre « débat identitaire wallon » avait pour objectif prioritaire d’occulter une situation wallonne, économique et sociale qui est très loin d’être réjouissante. Je reviendrai tout à l’heure sur votre raisonnement malsain qui consiste à désigner à la vindicte de la population wallonne des parlementaires qui remplissent leur mission constitutionnelle de contrôler l’action du gouvernement. Il y aurait selon vous d’un côté les « bons » et les « mauvais » wallons : les bons, dans votre esprit, c’est ceux qui endossent votre tee-shirt et les mauvais ce sont eux qui osent dire que votre majorité est comme une fourmilière dans laquelle on aurait donné un coup de pied : cela part dans tous les sens, comme on a encore pu le constater ce matin – vous étiez absent – dans le débat sur le logement social.
Cela étant, je peux comprendre que vous soyez obligé d’utiliser la stratégie du pare-feu, mais là où je vous comprend moins c’est que vous ayez choisi comme thème, comme voile, ou comme burka pour cacher l’échec des politiques que vous menez depuis des années, c’est d’avoir choisi le thème de l’identité wallonne. Car s’il y a bien un thème, un sujet, qui symbolise votre échec, l’échec de votre parti, et celui des politiques essayez de vendre à la population c’est bien l’absence d’identité wallonne, l’incapacité qui a été celle de la régionalisation à faire émerger précisément une identité wallonne. Est-ce un reproche en l’air ? Non, et vous le savez. Car les faits dressent un réquisitoire terrible contre vous, et la couverture ridicule du Télémoustique de cette semaine le met cruellement en évidence aux yeux de tous.
Il n’est pas besoin de vous rappeler M. le Ministre-Président, que depuis les élections de 1987, votre parti, le PS est aux commandes de la Wallonie sans discontinuer ; depuis donc quelque 23 ans. Que votre partenaire privilégié a été le Parti social-chrétien, aujourd’hui humaniste, pendant 18 ans. Ecolo va vers sa 6ème année ; c’est-à-dire bientôt déjà une année de plus que ma formation politique.
Alors, M. le Ministre-Président, si la Wallonie n’a toujours pas d’identité, il est difficile de nier que le parti socialiste y soit pour quelque chose, et que votre parti porte une énorme responsabilité dans cet échec. Pourquoi ? Parce que cet échec identitaire est provoqué avant tout par l’échec économique et social d’une Région wallonne que vous avez gérée –d’accord – mais tellement mal : chômage, santé, logement, et dernier avatar de votre politique, en particulier : l’état hallucinant à certains endroits des routes et autoroutes de Wallonie. A ce sujet, je n’ai pas pu m’empêcher de copier à votre attention, mais vous pouvez l’envoyer à M. Daerden, une recommandation de Benjamin Franklin dans ses « Mélanges de morale et d’économie » : « Un pays, écrit-il, où les routes sont mal entretenues n’annonce rien de bon à celui qui cherche de l’ouvrage : passe ton chemin ». Lorsque la RTBF a financé, cher et vilain, les 12 Travaux de votre ministre, elle aurait dû se limiter à le filmer quand il donnait des instructions au département qu’il gérait. Cela aurait déjà coûté moins cher.
Quant à l’affirmation identitaire de la Wallonie, elle ne s’est pas faite avant la régionalisation de l’Etat Belge, tant notre territoire, même exigu, est tissé de différences locales dues à l’Histoire : Principauté de Liège, Tournaisis, Thudinie, le Hainaut qui s’étendait jusque Halle (ce qui résoudrait bien des problèmes « BHV »)… Mais vous savez combien cette identité aurait pu, voire aurait dû, se construire avec la régionalisation : cela n’a pas été le cas. Et il suffit de jeter un coup d’œil sur les noms qui se sont succédé aux postes de Ministre-Président, de Président de l’Assemblée Wallonne, de Ministres –pour se rendre compte que la responsabilité de l’échec est, en très grande partie, imputable au parti socialiste, et à ceux qui ne sont pas parvenus à fédérer autour des compétences institutionnellement attribuées à la Wallonie. A celles et ceux qui n’ont pas réussi à prouver aux Wallons que la régionalisation était effectivement la bonne réponse qu’ils attendaient pour assurer le redressement économique, social et culturel de notre Région : les Dehousse, Cools, Spitaels, Collignon, Van Cauwenberghe, Happart… C’est votre parti qui a eu et qui a toujours tous les leviers en main, et qui a été incapable de les utiliser à bon escient.
Je crois donc que votre idée « identitaire » si j’ose dire, elle vous a été malheureusement inspirée par ce qui se passe chez nos voisins français.
En effet, comme vous êtes pour l’instant à la recherche de trucs et ficelles de communication (on le voit aussi à la lecture de l’ordre du jour de votre Gouvernement de la communauté française de demain où là vous lancez le débat sur l’identité francophone) et que vous avez entendu que chez nos voisins l’identité française faisait débat, vous avez réentonné le chant des wallons et l’obligation d’être fiers de notre identité. Je suis un Wallon, né et habitant en Hainaut, défenseur acharné des attaches et racines wallonnes (je suis probablement le seul dans notre hémicycle à avoir publié un livre écrit en wallon), et j’enrage souvent lorsque des attaques faciles sont dirigées contre la Wallonie, contre le hainaut et contre celles et ceux qui essayent avec courage de relever les défis.
Mais aujourd’hui, M. le Ministre président, vous poussez le bouchon trop loin : je viens d’évoquer vos échecs du passé, les résultats actuels dramatiques, et vous avez, ce qu’il faut objectivement appelé le culot, de demander aux wallonnes et aux wallons de s’enthousiasmer pour un Olivier qui en six ou sept mois a déjà montré à plusieurs reprises que ce n’était pas de la pure huile vierge qu’il produit, mais de la vieille huile frelatée et usée (rebaptisée planplan Marshall 2/Vert…), avec ses divergences, ses saupoudrages, ses contradictions et autres incongruités, voire avec ses agressions contre le développement de la Wallonie, comme le non allongement de la piste à l’aérodrome de Charleroi, c’est trop, M. le Ministre Président. C’est tellement trop que c’en est presque insultant.
D’autant plus que pour ce qui concerne le débat de l’identité, vous savez très bien qu’il est aujourd’hui dépassé dans les faits : il est trop tard. Il vaut beaucoup mieux affronter la vraie question qui est, comme Guy Verhofstadt l’a montré, à propos de l’identité française, mais avec des conséquences aussi pour la Vlaamse Gemeenschap, le vrai débat qui est aujourd’hui celui de l’identité, oserais-je dire, de la citoyenneté européenne. La vraie question aujourd’hui n’est plus celle de notre étendard, ni de notre hymne régional : c’est désormais et de façon urgente, de savoir quelle place économique, sociale et culturelle nous aurons au sein d’une Union européenne de plus en plus vaste. Cette place là, elle ne s’obtient pas en se dissimulant la vérité à soi-même. Elle s’obtient en visant l’avenir. C’est là tout l’échec de votre Gouvernement.
Pour terminer, davantage que votre stratégie du voile wallon, il me paraît plus important de ne pas rater le débat relatif à la fédération Wallonie-Bruxelles : deux régions fortes sur un socle solide. Je plaide depuis le mois de septembre dernier pour que l’on en débatte au sein de l’Assemblée parlementaire. Il y a là un autre débat d’avenir, y compris pour cette Wallonie à laquelle tout autant que vous, mais probablement mieux, nous sommes attachés.
Richard Miller |